Solidarité, mixité et gastronomie- L’engagement de Flavio Nervegna

Flavio Nervegna, fondateur de l’association « Tous à Table »

Foodosphere a rencontré Flavio Nervegna, consultant et agent d’artistes, de photographes et de designers devenu militant actif dans l’économie sociale et solidaire via l’association « Tous à Table ». Créée en mai 2011, elle encourage la réinsertion professionnelle dans la gastronomie et aide les personnes défavorisées à accéder à des restaurants de qualité en ne payant que 10 % de l’addition. Elle organise également des événements comme le Festival Tous à Table, que Foodosphere vous présente dans la rubrique « Bons plans ».

« Comment bifurque-t-on du monde de la mode et du luxe vers celui de l’économie solidaire ?

- Cela n’a pas été un déclic. C’est quelque chose qui s’est fait par étapes. J’ai commencé par me rapprocher d’un homme qui est devenu un mentor, Jean-Marc Borello, le président du groupe d’économie sociale et solidaire SOS, qui compte près de 15 000 salariés. Il m’a prouvé qu’on pouvait professionnaliser le monde associatif, faire des choses qui tiennent la route et, surtout, sortir du communautarisme ambiant en intégrant. Cela m’a inspiré. Il y a ensuite eu d’autres rencontres : des amis qui se sont cassés la gueule et qui se sont retrouvés dans des situations extrêmement précaires, ce qui m’est arrivé également ; mes enfants, qui grandissent, qui commencent à poser des questions et à qui il faut expliquer pourquoi il y a des gens qui dorment dans la rue. Tout cela m’a donné envie de faire ma part, d’essayer de faire quelque chose.

- Vous avez alors intégré l’association « Toques et Partage » de Thierry Monassier, qui gérait d’ailleurs la guinguette éphémère installée par « Tous à table » sur le Canal Saint-Martin durant Paris-Plages…

- Oui, j’étais secrétaire général de Toques et Partage et nous avons posé, avec Thierry, les portrait2bases du restaurant « Manger » (rue Keller, Paris 11). Pour faire vivre ce projet, j’ai vite proposé d’organiser des déjeuners qui permettaient d’accueillir les gens en insertion non seulement en cuisine pour leur formation, mais aussi à table et avec leurs familles, en réservant une partie des chaises du restaurant à des gens qui paieraient un prix symbolique. L’objectif est de les resocialiser ces gens, d’encourager la mixité et de travailler l’estime et la confiance en soi en les poussant à s’apprêter pour aller au restaurant et aussi à y inviter leurs proches, à raison d’une participation financière de l’ordre de 10% de l’addition « normale ». Alors que je souhaitais élargir ce genre d’initiatives à d’autres restaurants, Thierry était concentré sur « Manger ». Nous avons donc décidé de garder chacun notre indépendance et j’ai créé en mai 2011 « Tous à table », une association axée sur l’accueil des bénéficiaires dans des restaurants de qualité, afin de créer des moments de convivialité et insertion. Trois ans plus tard, nous avons organisé plus de cinquante déjeuners ou dîners, dans des restaurants parfois étoilés, dans lesquels nous avons accueilli près de 4 000 bénéficiaires qui ont payé entre 75 centimes et 3 euros pour un repas complet !

- Les restaurateurs sont-ils faciles à convaincre ?

- L’argument, c’est l’impact social. Il y a un vrai résultat. Le volet insertion professionnelle en cuisine, c’est cinquante stages et cinq CDI. Les samedis solidaires, c’est quatre milles bénéficiaires ! Et puis on ne va pas se voiler la face, il y a beaucoup de communication autour de nos actions et cela permet aux restaurateurs de remplir les chaises vacantes par des clients qui veulent soutenir l’association en payant le tarif habituel. Pour le restaurateur, l’opération peut être blanche sur le plan économique. C’est un cercle vertueux : les bénéficiaires sont évidemment ravis d’accéder à des restaurants de qualité, les clients qui paient le prix « normal » sont contents de faire un acte citoyen et le restaurateur bénéficie d’un coup de projecteur sur sa sensibilité à la solidarité.

logo

- Comment les bénéficiaires sont-ils choisis ?

- Je n’ai pas la légitimité d’un travailleur social, ce n’est pas à moi de faire le casting pour décider si untel ou untel a droit ou non de bénéficier de nos actions. Je soumets mes critères à une quinzaines d’associations partenaires (Force femmes, Adoma, les Restos du Cœur, La Mie de Pain) et aux services sociaux des villes ou arrondissements concernés, qui vont identifier les bonnes personnes et me les envoyer. Cela peut-être des femmes de plus de 45 ans sans emploi, parfois avec des ados à charge qui n’ont plus les moyens d’aller au resto, ou bien des personnes âgées qui ne sortent plus de chez eux, ou encore des habitués des foyers ou des centres d’hébergements d’urgence.

- Si la priorité est donnée à la solidarité et à la mixité, l’intégration professionnelle reste un domaine d’action important pour « Tous à table »…

- « Tous à table » est le tampon entre les compétences des restaurateurs, qui cherchent souvent du personnel, et celles des entreprises d’insertion, au sein desquelles il y a un vivier d’aptitudes. Être cette passerelle peut être intéressant et c’est quelque chose que j’ai vraiment envie de développer. Mais c’est du cas par cas, avec étude du CV, entretien, stage, évaluation. Il faut convaincre le restaurateur qu’il n’aura rien à gérer car la personne connaît le boulot. Quand ils arrivent à dix ou dix-huit mois d’expérience, ces personnes en formation ont vraiment envie de bosser, connaissent les règles du savoir-être en cuisine, sont à l’heure, respectent la hiérarchie dans une brigade. Cela simplifie beaucoup les rapports entre les chefs et ces employés-là. »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>